CONTRE DE FAUSSES IDÉALISATIONS
Assez souvent, on considère comme essentiels dans la vie des saints certains phénomènes extraordinaires et qui ont été enjolivés à souhait. Des hommes au jugement sain se trouvent plutôt repoussés qu’attirés par ces prodiges. Ils perdent toute envie de «tendre à la sainteté» parce que les saints se montrent à leurs yeux comme des personnages exsangues, sans passions et sans tentations, n’ayant pas les deux pieds sur terre. Si nous lisons dans la vie de certains saints qu’ils observaient les jours de jeûne dès avant leur sevrage et que, le vendredi, ils dédaignaient le lait maternel, nous avons raison de trouver cela déplacé. Ces élucubrations ont précisément contribué à limiter la vocation à la sainteté à quelques exemplaires exceptionnels.
Ne croyons surtout pas que l’esprit de sacrifice, le désintéressement, la maîtrise de soi, l’esprit de prière et la charité fraternelle leur soient volés dans la bouche comme des poulets rôtis. Non, ils n’ont pas vécu en un pays d’abondance: bien au contraire! Leur vie s’est déroulée dans la grisaille quotidienne; parfois elle était déprimante. A Paul découragé, Dieu répond: «Ma grâce te suffit; car ma puissance se déploie dans la faiblesse» (2 Co 12.9). C’est en bandant toutes ses énergies qu’Augustin accomplit l’œuvre de sa conversion: avec l’aide de la grâce, d’autres en sont venus à bout; pourquoi n’y réussirais-je pas?
Réussir quoi? A être chrétien! Ni plus ni moins, car c’est cela «être saint». Dieu ne tire pas quelques-uns de la masse en leur recommandant de faire quelque chose de surérogatoire: «Toi, philosophe Justin, toi, empereur Henri, toi comtesse Elizabeth, et toi, petite Maria Goretti, sur vous j’ai des visées toutes particulières: de vous je veux faire des saints».
Qu’il s’agisse de l’étudiant dissolu Augustin, de l’officier sabreur et fonceur Ignace de Loyola, du brillant avocat Alphonse de Liguori ou de n’importe qui d’entre nous, Dieu veut tout simplement que nous vivions conformément à notre vocation chrétienne dans les différentes situations de la vie, que nous allions à la rencontre du Christ à travers le quotidien, que nous mettions en pratique son Évangile. Tout ce qu’il attend de nous, c’est que nous acceptions les merveilles qu’il nous propose. Comme saint François d’Assise, qui a vécu le christianisme dans l’originalité de son tempérament et tout en restant aux écoutes des appels de son siècle. Il était enfant de son temps, un homme comme nous. Ainsi, il donna à sa vie une orientation claire et nette et traça le chemin, non seulement aux Franciscains et aux religieux, mais à tous les chrétiens. Il a vécu l’Évangile d’une manière radicale et conséquente, tout en sauvegardant sa puissante originalité. Les saints ne nous fournissent pas des clichés bon marché. Nous devons les imiter dans leur mentalité et leur engagement chrétien, sans vouloir les copier.
Extrait tiré du livre « Soif d’aimer »
Père Eusèbe MENARD, o.f.m
Fondateur de la Société des Missionnaires des Saints-Apôtres.